*Chaque année, une dizaine d'élèves quittent la classe pré-professionnelle de l'AMR-CPMDT. Le festival de Cropettes aura été l'occasion de rencontrer l'un d'eux, Léo Bonvin. Rendez-vous est pris pour un entretien quelques jours plus tard. Fin de matinée. Première canicule de l'année. Une terrasse bruyante et ombragée. Le passage des ambulances et des pompiers rythme l'enregistrement de l'entretien.*


**Léo Bonvin, bonjour, merci d'avoir accepté cet entretien pour le Viva la Musica. Peux-tu parler de tes débuts en musique?**

Mon père m'a introduit à la musique. Il a insisté pour que nous apprenions un instrument, mon frère et moi. Nous nous sommes mis au piano vers l'âge de dix ans. Je me suis rapproché du jazz, également grâce à mon père et s'est assez touchant de se retrouver, comme cette semaine, tous les deux sur la même scène. Nous jouons également dans un atelier, ainsi que dans un groupe qui va enregistrer cet été.

Je suis né à Genève, j'y ai fait toute ma scolarité, dont le collège de Saussure, en option spécifique musique. L'enseignement était centré sur la musique européenne classique, la théorie musicale et la composition. J'ai adoré nos professeurs de musique, et en particulier Grégory Régis. Alors que je travaillais mes pièces de piano classique tout seul, le jazz m'a permis de jouer avec plus de monde. Il y avait au collège de nombreux groupes, des concerts se donnaient dans l'aula, devant un public nombreux et j'en ressentais beaucoup d'émulation. La musique nous valorisait, elle m'a grandement aidé à m'identifier. #valorisation #identité 

**Qu'as-tu fait après ta maturité?**

Je me suis trouvé devant un choix difficile. Je n'avais pas le niveau pour entrer dans une Haute École de musique. J'ai donc choisi un Bachelor en Lettres, avec option français moderne et cinéma, la partie cinéma se déroulant à Lausanne. Ces études m'ont beaucoup apporté. Comme en première année de Lettres je n'avais que quinze heures de cours, j'ai pris des cours de jazz avec Mathieu Llodra dans le cadre de l' ETM (actuellement l'EMA, École de musique actuelle). J'ai depuis une très grande admiration pour Matthieu, pour sa liberté, sa joie de jouer, c'est un vrai modèle pour moi. J'ai suivi également un premier atelier d'été à l'AMR, ou je me suis senti à ma place. S'en est suivi le cursus pré-professionnel à l'AMR-CPMDT. Cette école m'a donnée un cadre et a été un point de bascule dans ma vie. Participer à des jam-sessions, être sur scène, jouer avec beaucoup de gens, qui plus est avec des gens de mon âge, la finalité du travail devenait évidente. 

**L'intégration semble avoir été facile pour toi. D'autres personnes témoignent de plus de difficultés à la réaliser**.

Je suis convaincu que l'intégration dans ce lieu qu'est l'AMR est rendue plus facile par le biais de l'école, par celui de se retrouver avec des gens de son âge, et par le fait s'être un homme. Il est certainement plus difficile de s'y intégrer en tant que femme, le milieu du jazz tes très masculin et la compétitivité me semble de nature plus masculine que féminine.

Même si tout n'a pas été parfait, cette école m'a donné un cadre solide et m'a permis d'atteindre le niveau d'entrée dans une Haute École de musique, Je lui en suis très reconnaissant. Pragmatiquement, j'y ai pris ce qui me plaisait et laissé ce qui me plaisait moins. Le bilan est positif.

<!-- Je propose que les critiques détaillées et tout à fait légitimes que tu adresses à l'école - et qui d'ailleurs circulent déjà dans l'association qui discute incessament - ne soient pas publiées dans le journal, car beaucoup de gens à droite rêvent de trouver des arguments à des baisses de subventions, et que d'autre part je pense que ce n'est pas la manière la plus adéquate d'adresser des critiques à l'AMR, même si j'ai insisté pour que tu en parles, mais qu'elles soient communiquées à l'interne, d'une façon à définir, au comité et ou aux professeurs de l'école. Qu'en penses-tu? De mon côté je vais les relayer à la rédaction du journal à titre d'informations complémentaires. A plus long terme, je relaierais peut-être les analyses que je récolte avec mes entretiens et discussions d'une façon plus globale et synthétiques au comité. -->
<!-- Cependant tout n'est pas parfait. L'enseignement est un peu décousu, tout n'est pas bien organisé, il manque de régularité. J'aurais souhaité un programme plus global et un cadre plus stricte. Certains musiciens et musiques sont déifiées au détriment d'autres.

tranquille - pas de pression - manque de sérieux des élèves - ohad pas très constant - pas organisé, remplaçant absents - j'ai besoin d'un cadre plus strict - flemme de tous les côtés - jam auditions - cher? pas d'évaluation, pas de diplôme - plus cher qu'un bachelor - cours de rythme donné par quelqu'un différent chaque semaine - manque de programme global - cours annulés - rossignely mieux - carrière d'abord prof ensuite - vision de niche de la musique - on joue pas de la musique qui fait danser - esthétique free trop prégnante - groove? - histoire du jazz orientée OT - manque d'unicité de vision de l'enseignement - passablement de tensions surtout avec OT - récital de fin d'année avec des reprises - injustice car tout le monde n'aurait pas eu droit à ces faveurs - en Italie, ilfait venir à Cortona ses potes qui ont la même vision, érigés à des dieux, intimidant, je me sentais triste, on s'est fait engueulé, jazz et masculinité - tu dois sacrifier des choses pour faire du jazz - aguicheur - je me suis mis à faire trop de travail , dans le mal pour le bien - admiration d'un prof qui ne mange pas pour travailler son instrument - le côté communautaire de l'amr est plus sain, moins de compétitivité - prendre ce qui est bon et laisser le reste, trier - l'EMA est différent - les jams de l'EMA ne marchent pas.-->

**Comment vois-tu ton avenir?**

Dans la crainte de ne pas trouver une place dans une Haute École de musique, j'ai participé à cinq concours, à Bâle, Zurich, Berne, Lucerne, Lausanne, et j'ai été accepté dans les cinq. Mon choix s'est porté sur Lausanne car, et le critère est important pour moi, j'y ai déjà des amitiés et des relations, avec lesquelles je veux faire de la musique. Mon bachelor en Lettres est mon plan B si la musique ne marche pas pour moi. Pour la première fois, la musique va devenir mon activité principale et je n'aurai plus à partager mon emploi du temps avec d'autres études. Je veux former un groupe, avec des potes et des envies musicales plus personnelles que ce que j'ai fait jusqu'à présent.

**Comment vois-tu sur le rapport musique/politique?** #musiqueEtPolitique

Je pense avoir développé un système de valeurs politiques relativement jeune. Ces dernières années, je crois que j’ai surtout appris à défendre, à revendiquer et surtout à assumer mon positionnement dans mes actions quotidiennes, dans ma manière d’être avec les gens. Jouer de la musique est très précieux par rapport à ce qui se passe dans le monde. Herbie Hancock dit que la musique peut changer la face du monde, que si tout le monde en faisait, il n'y aurait plus de guerre. C'est un peu naïf, mais ça me plaît. Un grand danger actuel est l'isolement des gens. La musique est à l'opposé de l'isolement et de la philosophie des patrons du numérique, elle est aussi à l'opposé de la gratification instantanée que l'on prétend nous donner. Le 90% de mon travail de musicien est relativement désagréable, fatiguant, difficile, ardu. La récompense vient des quelques instants durant lesquels je m'aperçois dans une jam-session que le solo que j'ai relevé il y a deux semaines a produit un effet positif dans mon jeu. Faire de la musique avec l'IA ou l'écouter n'a pas de sens pour moi. On a pas besoin de l'IA. La musique est un art social et les choix que l'on fait en musique ont des conséquences sociales. J'aimerai que ma musique et la manière dont je la pratique défende ce que je trouve important: l'appartenance à une communauté. Il nous faut créer des communautés, des cercles sociaux, des lieux qui permettent le lien et, justement, la musique relie. Les humains ne sont jamais aussi proches que durant un concert. Il faut être à l'écoute de l'autre pour jouer du jazz. #IA #communauté #isolement

**Musique et lutte des classes?** 

Tout le monde peut apprendre la musique d'une façon ou d'une autre. Cependant, si j'ai pu étudier si facilement c'est que mes parents sont dans une position confortable. Ils ont supporté mes études et je n'ai pas eu à consacrer du temps ni de l'énergie à gagner ma vie. Ce n'est pas le cas de tout le monde, je connais pas mal de gens de mon âge qui doivent travailler pour gagner leur vie, et qui n’ont donc pas le luxe de passer 3h par jour sur leur instrument. La musique est une occupation de luxe dans le sens que l'on gagne difficilement sa vie en faisant des concerts et qu'il faut souvent d'autre revenus pour vivre. Dans le même temps c'est une occupation de privilégiés et à la fois l'art le plus populaire et le plus accessible qu'il soit: tout le monde peut spontanément chanter, ou se saisir d'un instrument et faire de la musique. Mais il y a un saut énorme entre la musique qui peut naître spontanément avec des enfants dans la rue et le fait d'être un musicien reconnu pour son métier et vivant de son art. #luttedesclasses

**Pour terminer, comment écoutes-tu la musique?**

J'ai récemment résilié mon abonnement Spotify et me suis acheté un lecteur MP3 de seconde main. Mon rapport à la musique c'est grandement modifié, je choisis mieux ce que j'écoute. #spotify

**Merci Léo pour cet entretien et bonne route pour la suite.**