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Schpotschecht chez les bouchers, ou apprendre l’allemand dès demain

mercredi 6 avril 2011

Un banal ami m’a dit que la gentillesse affichée, le jour, par le boucher de mon quartier, serait une fumée cachant des mœurs nocturnes bien sanguinaires. Je n’en crois mot. Je ne crois pas plus l’hypothèse que cette gentillesse, que l’on retrouve chez la plupart des bouchers, serait la manifestation de leur quotidien soulagement à voir prouvée la nécessité de leur métier. Une justification par l’usage commun du fruit du meurtre, en quelque sorte. Non, je n’en crois rien. Les bouchers sourient parce qu’ils aiment leurs clients. Un point c’est tout. Et la Metzgerhalle de Lucerne se serait pas si innocemment accueillante si ce n’était pas vrai.

Il y a sur les murs de cette Metzgerhalle une vaste collection d’affiches hétéroclites dont les graphismes et les sujets, satyriques, touffus et iconoclastes, tranchent agréablement avec la ligne trop claire, l’agencement trop épuré des bars alentour. Mentons mal rasés, blousons de cuir, tee-shirts gothiques, clous d’argents contrastent avec la tenue high-tech des cyclistes démiurges rencontrés sur les pentes du Pilatus l’après-midi même, et dont les regards, probablement d’acier, nous étaient masqués par l’opacité sans concession de lunettes de soleil. Montagne vaincue, soleil tenu à distance, ils s’enivraient orgueilleusement au sommet, à coup de boissons isotoniques, et à la vue de cette nature vaincue par l’effort, offerte.

La guitare déchire maintenant l’air de la Metzgerhalle. Une voix rauque vite s’y mêle. Alchimie, entre cette langue rugueuse, sincère, foutreusement hermétique à mes oreilles, et ce blues sale, balancé, distordu, dansant comme danse, comme ressort souple, comme belle matronne créole. Hendrix a poussé loin cette multiplication de la voix par la guitare, où la fusion des harmoniques produit ce son nouveau, unique, inouï, une troisième voix improbable. Ce beau monsieur emprunte, toute proportion gardée, un même chemin. Il boit de la bière à la pause et ne regarde pas son public comme un paysage vaincu. De ces grandes balançoires rocks, chevauchées par le diable, on passe par alternance à de plus douces ballades. Longues lignes en apesanteur, mots économes, rugueux adouci et apprivoisé. On devine la tendresse dans cette langue qu’on se promet d’apprendre, on découvre l’humilité. Pas de revanche à prendre, malgré la révolte. Pas de nature à dominer à coups de pédales rageurs, pas de vent à fendre d’un nez aquilin. Une conversion des cœurs plutôt, une transformation intime, un point de vue à saisir au vol, au détour du verbe, pour bouleverser le monde. Les mots plus forts que la roue, la littérature plus forte que la technologie. Une transformation verte, entre chips et petites bières, en ce club alternatif, antre des bouchers de la ville, plus verte peut-être que celle, sur les montures-symboles de l’écologie modèle, de ces chevaliers à l’arrogance post-industrielle, embourbés dans la fumeuse croisade de la consommation dite verte.

Ce petit homme, vertement modeste, beau réformateur à guitare, sera aperçu une dernière fois, à l’issue du concert, arrimant sa guitare à son vélo. Grimpa-t-il au Pilatus ? Je ne le pense pas. Non, décidemment, mon boucher sourit parce qu’il a du plaisir à me voir. Schluss Punkt.

P.-S.

Schpotschecht – Metzgerhalle, Luzern, février 2011

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